Skeleton Coast & Naukluft Park

Survie aux confins des déserts de Namibie

par François Lagarde

Le destin de la Tsauchab River

Un mur d'eau s'engouffre dans le lit de la Tsauchab River et se dirige plein ouest vers l'Atlantique. La petite Tsauchab River pénètre la vallée de Sossusvlei et s'attaque aux dunes de l'enfer. En fin de journée, alimentées par les ardeurs du soleil du Tropique du Capricorne, des formations nuageuses géantes, véritables champignons atomiques, se sont développées sur les massifs environnants. A l'est le ciel s'assombrit, le vent se lève violemment et une pluie diluvienne s'abat. Après des mois de sécheresse la Tsauchab River renaît enfin avec la saison des pluies. Les plus vieilles dunes du monde se dressent de part et d'autre de la vallée, immenses, parées d'une superbe couleur orangée au coucher du soleil. Beaucoup plus au sud, l'Orange River, enfiévrée par la découverte des diamants à la fin du 19ème siècle, s'écoule chargée d'oxydes métalliques. Porté par les vents dominants, un sable orange s'est déposé sur la côte et forme le long de l'Océan Atlantique sur cent kilomètres de large, les cordons dunaires du Namib-Naukluft Park.

Ces dunes aux teintes uniques sont probablement les plus grandes du continent africain. Hautes de plusieurs centaines de mètres, elles érigent un rempart infranchissable entre la mer et les plateaux volcaniques de Namibie. La course de la Tsauchab River est sans espoir. Ses eaux sont absorbées par le sable brûlant du désert. Son ruissellement et le chant des oiseaux qui l'accompagnent ne survivent que quelques heures.

Après avoir parcouru plus de la moitié de la distance qui la sépare de la mer, la vallée est barrée par le cirque de Dead Vlei, un lieu magique, propice à la méditation : Des acacias de plusieurs centaines d'années, calcinés par le soleil, y dressent leurs squelettes noirs.

Le sol craquelé, blanchi par le sel ou oxydé, se soulève et forme un tapis de feuilles mortes minérales. Malgré le réchauffement climatique et les pluies plus fréquentes de ces dernières années, la Tsauchab River n'est pas prête de redonner vie à Dead Vlei… ni de retrouver le chemin de la mer !

C'est sur son littoral atlantique que le désert de Namibie prend sa forme la plus accomplie. Au sud du Namib-Naukluft Park, la Diamond Coast est zone interdite : l'accès de cette concession minière est strictement contrôlé par des gardes armés. Au nord, s'étend la Skeleton Coast jusqu'à la Kunene River et l'Angola. Des ossements de baleines et de nombreuses épaves témoignent de la violence de cette côte particulièrement redoutée des navigateurs. La vie a abandonné ces déserts d'une splendeur inégalée. Pourtant la faune et les hommes rencontrent à ses confins, sur les rivages de l'Atlantique et dans les vallées qui les traversent pour atteindre l'océan, des conditions de survie étonnantes.

La "Skeleton Coast"

Au nord du Namib-Naukluft Park, le désert perd ses couleurs ocres. Des massifs de granit gris et un sable blanc le nappent d'un linceul : celui de la "Skeleton Coast".

Personne ne connaît cette région perdue aussi bien que Christiaan Bakkes. Sa passion pour ces contrées l'a marqué dans sa chair.

Rencontre avec Crocodile Dundee

L'après-midi du samedi 26 février 1994, est gravé dans sa mémoire. Ce jour-là, le temps s'est arrêté au Kruger Park, joyau des parcs nationaux d'Afrique du Sud. La chaleur écrasante a anéanti hommes et animaux sauvages. Christiaan Bakkes, chef rangers, connaît pourtant bien cette mare …

Pendant des années il a conduit une patrouille de bushmen à la frontière angolaise. Les forces sud-africaines lui demandent de traquer les braconniers pour préserver la faune plutôt que de participer à la guérilla. Ses amis bushmen, sous leur uniforme, sont restés des bushmen. Ils lui apprennent tout. A plusieurs reprises il esquive la charge d'un rhinocéros. Il abat un buffle lancé sur lui. Contraint d'arrêter la furie d'un éléphant, il attend les tous derniers mètres pour tirer ; l'éléphant, le cerveau protégé en arrière du crâne, n'est qu'ébranlé par le gros calibre. Christiaan a juste le temps de réitérer son coup pour que le géant s'effondre à ses pieds. Plus tard, lorsqu'il subit la charge d'un autre éléphant, il tire de plus loin !

A 28 ans, c'est une force de la nature. Près d'1m90 et plus de 90kgs, avec ses cheveux longs, sa barbe rousse bien fournie, et son formidable sourire, c'est un bon vivant apprécié de tous. Ce 26 février, avant de s'aventurer dans cette mare pour s'y rafraîchir, il avise le crocodile de près de 4 mètres, familier du lieu, qui somnole à distance.

A peine s'est-il avancé dans l'eau qu'un autre crocodile s'abat sur son épaule droite. Pour contenir l'assaut il plante ses doigts dans les yeux du prédateur. Mais l'autre crocodile s'est maintenant joint au festin. D'un seul coup de gueule il s'abat sur son avant-bras gauche et l'arrache en se retournant d'un formidable coup de queue. Les rangers assistent impuissants, ne pouvant abattre les crocodiles sans risquer de l'atteindre. Si le saurien réussit à l'entraîner en eau profonde c'est fini pour lui. Pourtant sauvagement blessé, il réussit à remonter sur la berge. Le crocodile, effrayé par les coups de feux des rangers, s'enfuit enfin.

Six mois plus tard, Chris entame une nouvelle vie. Gaucher, il a dû tout réapprendre. Il est en charge de l'approvisionnement et de la formation des gardes pour le compte du WWF au nord de la Namibie, au cœur du pays Himba. En trois ans il apprend la langue de cette tribu semi-nomade de quelques milliers de personnes et devient leur ami. Il est maintenant guide dans le campement le plus isolé de l'Afrique Australe : "Skeleton Coast Camp" de "Wilderness Safaris". A temps perdu il écrit des nouvelles, et son troisième livre sera bientôt publié. Avec enthousiasme, il partage sa passion pour cette région avec les quelques privilégiés qui viennent découvrir la "Skeleton Coast" après trois heures de vol au-dessus du désert en monomoteur à hélice.

La tragédie du "Dunedin Star"

Les marins qui empruntaient la route des Indes redoutaient par-dessus tout cette côte mal cartographiée de Namibie, la "Skeleton Coast". Les nombreux récifs notés "PD", position douteuse, présageaient le pire : La coque déchirée par un récif ou échouée sur un haut-fond, il ne restait à l'équipage qu'à s'échapper du navire battu par de puissantes déferlantes. Mais s'il parvenait à déjouer les courants et les lames de fond pour rejoindre la terre, il n'y trouvait que désolation… Sur cette côte inhabitée, sans le moindre point d'eau, brûlée par le soleil, usée par le vent et le sable, l'issue était irrémédiablement fatale.

Dans la nuit du 28 novembre 1942, le cargo anglais "Dunedin Star", avec plus de 100 âmes à bord, heurte un récif. Le capitaine R.B. Lee donne immédiatement l'ordre d'éloigner le navire vers la pleine mer. Mais l'ingénieur en chef ne peut que constater l'étendue du désastre : malgré toutes les pompes dont dispose le navire, le niveau d'eau monte irrémédiablement. Ordre est donné de revenir à la côte à pleine vitesse et le navire réussit à s'échouer au milieu des déferlantes. Soixante passagers débarquent sur la côte avant que le canot ne soit perdu.

Prévenus par radio, les secours sont immédiatement organisés depuis Walvis Bay, seul port de la côte. Le remorqueur "Sir Charles Elliot" et plusieurs navires se dirigent vers les naufragés. Un premier bombardier Ventura est acheminé depuis l'Afrique du sud pour larguer de l'eau et des vivres. Un convoi d'une dizaine de camions prend la piste depuis Windhoek, à près de 1000 km, au travers de régions inexplorées. Sur place l'état des naufragés, avec des enfants de deux ans et des personnes âgées, empire rapidement. Sans la moindre protection, ils sont terriblement brûlés par le soleil tropical, agressés par le vent et le sable, et transis par l'humidité des nuits. Les largages échouent presque en totalité. Les canots envoyés depuis le large sont emportés par le courant ou fracassés par les vagues. Un Ventura réussit enfin à larguer quelques vivres, et se pose avec succès à quelques kilomètres des naufragés… Malheureusement l'avion s'ensable en tentant de redécoller ! Tous les efforts de l'équipage restent vains, et les voici eux-aussi perdus sur cette côte. A son tour, le remorqueur s'échoue cent kilomètres plus au sud. Deux de ses marins meurent en tentant de rejoindre la côte. Le convoi terrestre progresse extrêmement lentement ; alors que quatre jours avaient étés envisagés, il met plusieurs semaines pour atteindre son but. Finalement les rescapés seront tous arrachés de cette côte la veille de Noël. Le Ventura réussit à redécoller… mais s'écrase une heure plus tard !

Le succès du livre tiré de ces événements, "Skeleton Coast" de John H. Marsh, fut considérable. Depuis, d'autres navires se sont échoués sur cette côte et leurs épaves sont inexorablement englouties par la "Skeleton Coast".

Walvis Bay d'où furent dépêchés les secours est devenu un important port industriel. Le travail des hommes y redonne aux coques les plus usées des allures de bateaux. La Namibie fut le dernier pays africain à obtenir son indépendance en 1990, mais ce port, véritable poumon économique, ne fut cédé par l'Afrique du Sud que quatre ans après, à la fin de l'apartheid.

Les immenses colonies d'otaries de Cape Cross et Cape Frio

Depuis Walvis Bay la piste remonte jusqu'à Cape Cross. Pour atteindre Cape Frio plus au nord, il faut parcourir les pistes depuis le "Skeleton Coast Camp", au travers de paysages majestueux. Ici, comme partout en Namibie, la règle : "no tracks", pas de traces, est scrupuleusement respectée. Dans cette région où il ne pleut qu'exceptionnellement les traces laissées par les premiers explorateurs au début du 20ème siècle ne sont toujours pas effacées ! A Cape Cross et Cape Frio, les otaries se retrouvent chaque année en décembre pour donner naissance à leur progéniture. Elles y forment d'impressionnantes colonies de plus de cent mille individus, les plus grandes d'Afrique australe ! L'inaccessibilité de cette côte a permis de préserver leurs sites de reproduction. Une forte odeur de chien mouillée y remplit l'atmosphère… Le courant froid de Benguela, l'un des plus poissonneux du monde, assure en abondance la nourriture nécessaire à ces colonies et au développement des jeunes otaries.

Mais la mortalité durant leurs premiers mois de vie y est supérieure à 30%. Aveugles à la naissance, leurs yeux sont protégés pendant quelques semaines des brûlures du soleil. Cette protection les laisse sans défense contre les prédateurs. Perdus dans cette vaste colonie, parfois écrasés par leur propre mère, ils sont nombreux à ne pas atteindre l'âge adulte. Leurs cadavres sont rapidement dévorés par les chacals qui rôdent de loin en loin sur la côte, ou patiemment décortiqués par des nuées de crabes oranges !

Quel futur pour les Himbas ?

A l'est du désert, en remontant le lit des rares rivières qui réussissent à se frayer un chemin jusqu'à la mer, il est possible de s'échapper de la "Skeleton Coast". En suivant la Khumib River, le paysage de granit et de sable laisse progressivement place à de vastes étendues dominées par de majestueux pitons volcaniques. Au milieu de ce plateau aride, une coulée de végétation dessine la Khumib River. Les buissons sont remplacés par quelques arbres et bientôt apparaissent de jeunes bergers Himbas avec leurs troupeaux de chèvres et quelques bovins. Leur conversation est émaillée d'étonnants claquements gutturaux, étroitement intriqués dans la prononciation des mots, et totalement impossibles à imiter ! De loin en loin se dressent des campements constitués d'un corral et de huttes de branches recouvertes d'un enduit de bouse et de terre séchées. La plupart sont abandonnés et ne seront réoccupés par les semi-nomades Himbas que lorsqu'une végétation suffisante sera réapparue. Au campement, le sol entièrement mis à nu, est parsemé de crottes de chèvres. Les femmes et les enfants vivent vêtus de peaux d'animaux attachés autour de la taille, le corps enduit d'argile rouge. Les hommes, pour la plupart habillés d'un short et d'un T-shirt, poursuivent leur activité d'éleveur.

Les Himbas restent très attachés à leur mode de vie ancestral. Le Kaokoland, leur territoire, s'étend depuis la "Skeleton Coast" jusqu'en Angola. Leurs campements difficilement accessibles et leur mode de vie semi-nomade expliquent que moins de 50% des enfants soient scolarisés. Ces enfants abandonneront sans doute leur mode de vie traditionnel. Le piège de la civilisation est à double tranchant. Mais les Himbas ont maintenant bien conscience de la fragilité de leur culture et ont compris que le tourisme, tout en les confrontant à notre mode de vie, peut leur permettre de continuer à vivre cette vie pastorale : Sauront-ils trouver ce fragile équilibre ?

Namibie pratique

"Vous ne pouvez ajouter des années à votre vie, mais vous pouvez ajouter de la vie à vos années"

La Namibie est une destination en plein essor, favorisée par la récente dévaluation du Rand. La conversion des prix est facilitée par un taux simple : 10 rands = 1 euro.

Le Guide Gallimard décrit parfaitement le pays et le Namibian Handbook (en anglais) fourni toutes les informations pratiques nécessaires à la réussite du voyage.

Beaucoup d'agences proposent des circuits en Namibie. "Visit Namibia" est une agence spécialisée sur cette destination (www.visitnamibia.com). Il est aussi possible de construire son voyage à moindre coût par internet avec Ian ou Maruska de l'agence "The Cardboard Box Travel Shop" (www.namibian.org). Ils assurent toutes les réservations, aussi bien dans une auberge de jeunesse que dans un lodge de luxe.

Ils proposent aussi des locations de voiture avec tente sur le toit, une solution parfaitement adaptée à un tel voyage.

Il faut aussi visiter le parc Etosha pour découvrir la grande faune africaine. Attention pendant la saison des pluies, de janvier à mars, les pistes sont parfois impraticables et les animaux ne se rassemblent pas aux points d'eau; ils sont donc plus difficiles à observer.

Pour se rendre à Windhoek, la capitale, il faut impérativement faire un stop à Francfort avec Lufthansa, ou à Johannesburg avec Air France. Il est possible de trouver des billets à partir de 600€.

La "Villa Verdi" (www.namibianet.com/villaverdi) est une halte agréable pour passer les nuits d'arrivée et de départ à Windhoek (60€). La "Rivendell Guest House" (www.rivendell-namibia.com) est une alternative tout à fait correcte (20€). "Wilderness Safaris" (www.wilderness-safaris.com) propose plusieurs Lodges luxueux en Namibie. "Kulala Lodge" à Sossusvlei offre la possibilité de survoler le désert en ballon. Au "Skeleton Coast Camp" vous pourrez faire la connaissance de l'inoubliable Christiaan Bakkes. Ses livres, "Die lang pad van Stoffel Mathison" et "Stoffel and die wildernis" sont édités en afrikaner (lisibles par les personnes parlant flamand) chez "Human and Rousseau". Dans le Damaraland, proche du Kaokoland, le séjour au Mowani Mountain Camp (www.namibianet.com/mowani) est enchanteur.

Le best-seller "Skeleton Coast" de John Marsh, relatant la tragédie du "Dunedin Star", n'est plus édité mais peut-être obtenu en anglais sur internet (rapidttp.co.za/skeleton).

Avant de repartir de la capitale Windhoek, il faut impérativement déguster la fameuse "Bushman Sosatie", brochette de Koudou, autruche, zèbre et crocodile, dans le splendide décor de safari de la "Joe's Beer House" !